Histoire que l’on m’a contée,
À travers vos lèvres, si vous la goûtez,
Elle poursuivra son chemin. Écoutez bien.

Il y avait, du temps de l’empire annamite, un musicien. Et ce musicien avait une épouse qui s’étonnait souvent de le voir faire une tête de trois pieds de long, lui qui avait pourtant bien du talent. Mais, à tous ses éloges, il répondait invariablement :

– C’est que j’aimerais tant et tant devenir maître musicien !

Un jour enfin, elle lui a demandé ce qu’était véritablement un maître musicien.

– Un maître musicien, lui a-t-il répondu, est un vieil homme, aveugle, aux cheveux blancs, et qui, par sa musique, peut accomplir des miracles.
– Très bien, lui a fait la jeune femme. Partons ! Mettons la route sous nos pas, empruntons les chemins, et nous verrons bien au hasard de nos rencontres, si tu parviens ou pas à devenir maître musicien.

Et les voilà partis.
Lui, de sa musique, réjouissant les gens.
Et elle, de son amour, l’encourageant.

Or, un jour où le musicien et son épouse traversaient une jungle épaisse, ils tombent nez à nez avec un tigre blanc qui les fixe de ses yeux jaunes. Le musicien, qui ne sait trop que faire pour tenter de sauver leurs vies, se met doucement à jouer de son instrument… Le tigre fasciné s’assoit sur son derrière et se met à l’écouter. Il écoute un moment, un bon moment – un très long moment à ce qu’il a semblé au musicien et à sa femme. Enfin, le fauve se lève, bat deux trois fois de la queue contre ses flancs et disparaît tranquillement entre les feuillages. Aussitôt, la femme saute au cou de son époux :

– Ça y est ! Ça y est ! Tu es devenu maître musicien ! Vois comme avec ta musique, tu as su miraculeusement écarté ce tigre de notre chemin !
– Mais non ! lui a répondu l’homme. Tu sais bien comme les animaux sont parfois intrigués par les sons… C’est vrai que cette histoire m’a donné quelques cheveux blancs. Mais crois-moi, je suis jeune encore, et je peux te dire qu’il n’y a là pas plus de miracles que je ne suis maître musicien.

Et les voilà partis.
Lui, de sa musique, réjouissant les gens.
Et elle, de son amour, l’encourageant.

Une autre fois, alors qu’ils s’étaient assis à l’ombre d’un immense manguier pour une sieste méridienne, et que lui improvisait sur son instrument, elle, à travers sa rêverie, s’aperçoit brusquement que, depuis un moment, les fruits murs de l’arbre tombent régulièrement, en bon rythme et parfaite cadence, sur la musique de son mari, et que chaque choc de mangue sur le sol en révèle à la fois l’intelligence et l’harmonie. Aussitôt, elle saute au cou de son époux :

– Ça y est ! Ça y est ! Tu es un maître musicien ! As-tu entendu comme, par miracle, cet arbre accompagnait ta musique ?
– Mais non ! lui a répondu l’homme. Ce devait être une illusion de nos oreilles… et qui sait si moi-même je ne cherchais pas accompagner la chute des fruits de l’arbre ? J’ai vieilli, c’est vrai, mais j’y vois encore assez clair pour te dire qu’il n’y a là pas plus de miracle que je ne suis maître musicien.

Et les voilà partis.
Lui, de sa musique, réjouissant les gens.
Et elle, de son amour, l’encourageant.

Enfin, par un matin de printemps, alors qu’ils approchaient d’un lac, et que lui modulait une vieille chanson, elle découvre avec étonnement que la vue de son époux a tellement baissé qu’il ne semble pas vouloir s’arrêter à la bordure de l’eau. Elle va pour le retenir quand, à sa plus grande stupéfaction, elle s’aperçoit qu’au son de la musique, l’eau se fige et se cristallise sous ses pas ! Elle rejoint aussitôt son époux et, le lac à peine traversé, se jette à son cou, pour lui dire le miracle qui vient de s’accomplir.

– Non, cette fois, lui a répondu l’homme, tu vas un peu trop loin… C’est vrai que je n’y vois plus rien, mais je sais comme parfois tu aimes à tordre la réalité pour me faire du bien. Hélas, il n’y a là encore pas plus de miracles que je ne suis maître musicien.

Soudain, à ces paroles, la femme s’est affaissée sur le sol. L’homme se précipite, à tâtons, pour lui porter secours mais il se rend vite compte qu’elle a cessé de respirer. Alors, il est pris d’un désespoir immense et ne sachant que faire, dans sa douleur, il se met à jouer une dernière fois pour elle… Et il a joué d’une manière telle qu’elle est doucement revenue à la vie. Aussitôt elle saute au cou de son époux :

– Ça y est ! Ça y est ! Tu es maître musicien !

Et cette fois, sans chercher à démêler l’affaire, à savoir si son époux était réellement revenu à la vie ou si elle lui avait joué une tendre comédie, le vieil homme, aveugle aux cheveux blancs, a su voir en un instant le miracle qu’il y avait en un tel amour.

Avec son épouse, il a repris le chemin,
Lui, de sa musique, réjouissant les gens.
Et elle, de son amour, l’encourageant.

Extrait de : Jean-Jacques Fdida – Contes des sages musiciens.

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