Autrefois les enfants ne faisaient jamais d’indigestion.

Ils mangeaient des kilos de bonbons et de nougats et puis se blottissaient tranquilles sous les couvertures, comme un serpent ondule au soleil après avoir ingurgité une souris.

Certes, avoir à faire avec tous ces bonbons était un peu laborieux et stressant, et quelquefois il leur venait les larmes aux yeux. Mais manger des bonbons était mieux que ne pas les manger, ainsi personne n’avait envie de faire des manières : on prenait les choses comme elles étaient, les larmes et tout, et on pensait que dans l’ensemble ce n’était pas si mal.

Un jour arriva un docteur à l’air sérieux et renfrogné et plein de gros livres sous le bras. Il fit s’asseoir les enfants sur des bancs et commença à leur faire la leçon. Il leur parla de l’estomac, du poids et des chymes et des sucs gastriques et des humeurs et des acides et des sels, et de comment tout était dans un équilibre délicat et menaçant de s’écrouler d’un moment à l’autre dans un grand chambard.

Les enfants s’épouvantèrent, et avec la frayeur arrivèrent aussi les problèmes. Avant, en fait, sans le savoir, ils digéraient : quelquefois plus facilement, quelquefois moins, mais ils digéraient. À présent qu’ils connaissaient ce mot mystérieux et menaçant « digérer », et d’autres mots similaires et tout aussi inquiétants, ils étaient toujours préoccupés. « Réussirai-je à digérer aussi cela ? » se demandaient-ils avant de mettre quelque chose en bouche, « Est-ce digérable ? », « Quel effet cela aura sur mes processus digestifs ? », « Aurai-je une indigestion ? ». Et, puisqu’ils étaient préoccupés et qu’ils se posaient des tas de questions, ils portaient une grande attention à tout ce qui se passait en eux. À peine se présentait une petite douleur, que dis-je ?, un gargouillis, tout de suite une montagne de mots leur résonnait dans les oreilles : « et voilà, je n’ai pas bien digéré », « j’ai mangé quelque chose d’indigeste », « je dois prendre un digestif ». Avec pour résultat qu’ils ne parvenaient plus à manger, non seulement les bonbons et le nougat mais pas non plus la soupe et la viande, et ils ne s’amusaient plus.

Quand ils s’aperçurent qu’ils ne s’amusaient plus, les enfants firent une assemblée dans un pré vert aux fleurs jaunes et décidèrent ce qui suit. Primo, le docteur serait chassé à coups de pieds. Secundo, les bancs seraient dispersés et l’on ne devait plus aller à l’école. Tertio, personne ne devait plus utiliser ces mots inquiétants et menaçants.

Ainsi le docteur reçu un bon coup de pied au derrière, les bancs furent dispersés dans le pré et utilisés pour faire des pique-nique, et tous recommencèrent, dans un grand silence, à manger des kilos de bonbons et de nougat. Peu à peu, une paix souveraine régna.

Et la paix régna pour un temps. Jusqu’à ce que l’on entende un grand tintamarre en provenance de la chambre des grands. Curieux, les enfants apprirent la porte, et que virent-ils ? Après avoir été chassé, le docteur était allé voir les grands et ceux-ci l’avaient laissé parler, et parler… et ils s’étaient fait enseigner tout, non seulement de la digestion mais aussi des autres processus obscurs et terrifiants. Et maintenant, alors que le docteur trônait sur sa cathèdre et souriait satisfait, les grands hurlaient et se lamentaient et tapaient du pied. Ils avaient découvert tous les maux du monde.

Les enfants haussèrent les épaules et refermèrent la porte. Puis ils se mirent du coton dans les oreilles et se blottirent sous les couvertures avec un gros morceau de nougat.

 
Traduit de : Ermanno Bencivenga, La filosofia in ottantadue favole (i mali del mondo)
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